Psychanalyste français:  «La force du terrorisme djihadiste repose sur son immatérialité» - INTERVIEW 

  03 Juillet 2018    Lu: 4398
Psychanalyste français:  «La force du terrorisme djihadiste repose sur son immatérialité» - INTERVIEW 

Azvision vous présente une interview avec le psychanalyste français, Jean-Luc Vannier.

Jean-Luc Vannier est psychanalyste à Nice, Villefranche-sur-Mer et à Beyrouth (Liban). Chargé d'enseignements à l'Université Côte d'Azur de Nice (U.C.A.), à l'EDHEC et à l'IPAG (Nice, Paris). Référent pour le PPP (Projet Personnel et Professionnel) à l'IUT de Nice. Membre du Comité de rédaction de la revue libanaise de psychanalyse Ashtaroûtet du Comité éditorial du Psychreg Journal of Psychology (London). Auteur de chroniques sur le Web. Auditeur de l'Institut des hautes études de la Défense nationale .

Il a participé à la conférence qui s'est déroulée en mai à Bakou.

- Comment et où avez-vous entendu de Bakou et y êtes-vous arrivé ?

- C’est un jeune collègue, psychologue de l’Université de Mashhad en Iran et traducteur pour certains de mes textes en Persan, qui m’a informé de cette première conférence internationale de psychanalyse à Bakou. J’ai trouvé cette initiative prise par Fariz Samedov et Nigar Arif, les principaux responsables de la nouvelle Association azerbaïdjanais de psychanalyse, des plus intéressantes. Une première conférence de psychanalyse dans un pays, c’est un peu comme la création d’un nouveau journal : un excellent signe de vitalité, en l’occurrence, psychique. Et puisque vous venez de célébrer avec faste le centenaire de la première République démocratique d’Azerbaïdjan, rappelons que la psychanalyse est aussi une recherche de l’affirmation et de l’indépendance du sujet. Puisse la psychanalyse en Azerbaïdjan prospérer avec cet état d’esprit !

- Vous avez donné des conférences à Bakou. Quels sujets ont-ils été évoqués ?

- A la conférence elle-même, j’ai évoqué le thème de l’adolescence d’un point de vue psychanalytique, en insistant notamment sur le clivage, typique à cette période de la vie, entre les mutations physiques imposées par la réalité pubertaire et les difficultés de la psyché à comprendre – au sens de saisir – ces transformations. J’ai par ailleurs mis en avant les risques majeurs à cet âge : les accidents de circulation, les suicides et l’usage des substances psychoactives. J’ai eu ensuite la chance d’animer pour de jeunes cliniciens un séminaire interactif sur l’inceste et la sexualité infantile, et ce, dans le droit fil de la théorie de la « séduction généralisée » du Professeur Jean Laplanche. Tout en partageant avec les participants l’analyse de dessins d’enfants réalisés lors de procédures de divorce parental avec violence.

- Comment pensez-vous et avec quelle énergie la jeunesse moderne de notre ville a-t-elle pris part à vos conférences ?

- Malgré l’absence de soutien de leur hiérarchie, des étudiants et de jeunes cliniciens de l’Université de Bakou ont rivalisé d’ingéniosité pour trouver un lieu adéquat afin d’accueillir mon séminaire : une salle de conférence des plus modernes du Centre Asan magistralement dirigé par Orkhan Orujzadeh. Leur détermination à organiser l’événement, leur mobilisation pour l’annoncer sur Facebook et, last but not least, leur présence nombreuse un dimanche soir témoignent de leur appétence à découvrir et de leur volonté d’apprendre. Une énergie déployée afin de s’ouvrir au monde sans rien perdre de leur identité azerbaïdjanaise. Bien au contraire. La question de l’apprentissage de la langue anglaise revêt, dans ce contexte spécifique, une finalité essentielle.

- Avez-vous visité l'hôpital public psychiatrique et des cliniques privées. Que pensez-vous des techniques modernes utilisées par nos médecins ?

- J’ai eu l’honneur d’être reçu par le Directeur général de l’hôpital psychiatrique n°1 de Bakou Aghahassan Rassoulov et de prononcer devant ses équipes, une conférence nourrie de mes réflexions sur le djihadisme. Sans doute la barrière linguistique a-t-elle constitué un sérieux obstacle aux échanges directs. Mais l’approche psychanalytique qui met l’accent sur la relation étroite, énigmatique, entre l’acte terroriste et le chaos pulsionnel de leurs auteurs, semble avoir été bien reçue par l’audience. En témoigne le rapprochement établi, lors du débat, entre les mécanismes psychiques d’une certaine criminalité et ceux du djihadisme. Mécanismes qui reposent sur l’inconscient autopunitif.  Ce fut aussi l’occasion de rappeler une évidence pour la psychanalyse mais qui semble avoir étonné les auditeurs : la frontière entre le normal et le pathologique demeure une affaire de degrés et non de nature.

Le terrorisme est un crime contre l'humanité. En plus des morts et des blessés qu'il occasionne, personne ne peut évaluer l'impact social et psychologique sur les personnes qui ont été les témoins de ces événements terribles, ni connaître l'état de ceux qui ont survécu.

Pour plusieurs personnes de nos jours l'Islam est associé à la terreur. Si les gens voient des femmes voilées ou des hommes « barbus » dans les lieux publics (en particulier les aéroports, les centres commerciaux) dans leur inconscient nait un sentiment d'appréhension et de peur. En revanche, beaucoup de gens comprennent que l'absence totale de terreur  n'existe dans aucune nation et religion.

Parmi les nombreux exemples de l' « histoire récente», l'on peut citer par exemple « AUM », l'attaque terroriste dans le métro de Tokyo (Tokyo, 1995), l'attentat terroriste perpétré à Oklahoma City (Etats-Unis, 1995), celui de Breivik (Norvège, 2011), ainsi que les derniers événements en Birmanie. Toutes ces attaques ont été commises par des individus sans  rapport avec l'Islam. Mais pourquoi, aujourd'hui, le terrorisme est-il associé à l'Islam ? Pourquoi le terrorisme est-il devenu islamique ?

- Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire dans ma dernière étude pour la revue « Psychiatrie Française » consacrée à la radicalisation, il est possible d’apporter, sans doute parmi d’autres, un éclairage psychologique au phénomène du terrorisme islamique : par une lecture  « exclusivement » radicale du texte coranique, celle que nous pourrions qualifier d’obsessionnelle, c’est-à-dire verrouillée à la virgule près, sans aucune souplesse interprétative, sans médiation culturelle qui tienne à la fois compte de l’environnement et de la modernité, les futurs terroristes trouvent dans la voie de cette radicalisation textuelle puis, dans celle de l’accomplissement de leur forfait, c’est-à-dire l’acte terroriste, un moyen inconscient d’étayer, de contenir et de suturer leur chaos pulsionnel. Nous retrouvons le registre autopunitif évoqué à l’instant : c’est le sentiment inconscient de culpabilité – cause et non conséquence – que la rencontre avec l’acte terroriste vient soulager. Une précision : j’ai mis « exclusivement » entre guillemets pour ne pas laisser accroire qu’il s’agit d’une opération volontaire mais au contraire pour insister sur son caractère inconscient: impérative car perçue comme salvatrice par les terroristes, la pensée – radicale – de l’acte devient et annonce l’acte lui-même.

- Il existe un point de vue assez commun selon lequel le terrorisme est la conséquence des activités de groupes terroristes. Mais la conséquence de qui est l'apparition des terroristes eux-mêmes?

- « Les foules, nous rappelle Freud, n’ont jamais connu la soif de vérité mais demandent des illusions auxquelles elles ne peuvent renoncer ». Il y a, vous avez raison de poser la question, cette tendance au communautarisme, qu’il soit identitaire, religieux, sexuel, culturel, alimentaire, vestimentaire. Une propension même à la « ghettoïsation » tant une stricte étanchéité cloisonne chacun de ces groupes. Il s’agit toutefois d’un pis-aller: cela permet à l’être humain de se décharger, de diluer au sein d’une masse humaine, une individualité psychique devenue trop lourde à porter. Ce qui interroge, en revanche, notre raison, réside moins dans les conditions de formation du groupe terroriste que dans la nature des théories et des concepts dont la diffusion et l’adhésion facilitent la constitution. Nous questionne plus encore ce basculement dans le terrorisme d’un individu « lambda », basculement dont la logique nous échappe totalement. J’ai déjà souligné ce paradoxe : comment appréhender le passage, parfois en quelques jours, d’une vie relativement dissolue de ces hommes et de ces femmes – dissolue au sens d’une jouissance satisfaisant directement la pulsion  – vers leur stricte radicalisation?

- Aujourd'hui, la plupart des médias du monde couvrent largement les crimes de DAECH. Les rangs de cette organisation terroriste sont constamment reconstitués principalement par des jeunes. Ces jeunesne sont pas seulement des pays islamiques, mais aussi de l` Europe. Cela nous fait penser que Daech a "QUELQUE CHOSE" qui a un attrait particulier pour les jeunes. Qu'en pensez vous – c`est quoi ? Et qu'est-ce qu'elles sont les raisons, les motivations, à votre avis, encourager ou attirer une personne adulte et éduquée à  les rejoindre à eux ?

- Le djihadiste en herbe, surtout s’il s’agit d’un adolescent communément en recherche, à cet âge, de nouvelles identifications glorieuses, se trouve « séduit » par le recruteur. Peut-être même cherche-t-il à l’être? Tout être humain connaît ce fantasme de la séduction, nous rappelle  le psychanalyste Jean Laplanche. Ces processus d’identification sont d’autant plus fondamentaux qu’ils peuvent valoriser des comportements criminels. Marquée par l’asymétrie entre les protagonistes, cette séduction réactive celle, plus précoce, des stades infantiles. Avec, pour finalité, « la stimulation des identifications par le biais de la culpabilité » alors que le terroriste n’hésite pas à se présenter en victime de son sacrifice.

Destinées à l’embrigadement de jeunes, des vidéos disponibles sur Internet assemblent intelligemment des valeurs prétendument intangibles, universelles, omnipotentes, surnaturelles même: autant d'éléments qui se rapportent à la croyance chez l’enfant de sa toute puissance magique. Ces films de propagande incluent avec tous les effets spéciaux requis : l'identification projective au héros, la culpabilité (d’autres sont morts pour toi), l'exploitation du féminin (la douceur maternelle des limbes vaporeux du paradis), la mise en exergue du masculin (la virilité exacerbée par le chant guerrier), enfin ce cheminement de gloire qui attend le martyr. Cette manipulation satisfait par surcroît les trois besoins primordiaux des adolescents: se distinguer des parents, se tester afin de reprendre le contrôle de leur corps agi par la réalité pubertaire vécue comme un principe actif, une sorte d’alien et, in fine, faire « un » avec le groupe de pairs par des affiliations censées, à tort ou à raison, faire litière de celles des parents.

- Auparavant, la plupart des organisations terroristes existaient dans une  profonde clandestinité. Ils intervenaient sous la forme d'attaques terroristes ponctuelles. Mais maintenant, ils se déclarent ouvertement. Prenez, par exemple, Al-Qaida ou Daech. DAECH  non seulement commet ouvertement des crimes, et tente aussi de créer un état sur des terres saisies. Question: A votre avis, Qui leur a donné une telle confiance pour qu'ils soient devenus "ouverts"(visibles) ? ?

- La perspective scoptophilique de l’acte terroriste, les enjeux de sa visibilité nous déconcertent. Désormais, être vu, c’est être reconnu. Cette visibilité viendrait-elle en miroir de la place accordée à la criminalité par les médias au même titre que d’autres phénomènes sociaux pour le « réduire à son usage publicitaire »? Quelle signification, par exemple, accorder aux selfies du djihadiste sur les lieux de son crime à venir, pratique qu’il est impossible de réduire à des fonctionnalités préparatrices de son acte. Faut-il déceler dans ces prises de vue par le terroriste le rétablissement d’une défaillance, un enjeu de « contenance » identitaire ? Quel rôle joue, par surcroît, l’enregistrement d’une vidéo d’allégeance à Daesh comme si la lettre souffrait désormais d’un déficit de crédibilité ? Ne convient-il pas de mettre ce phénomène en relation avec l’affaiblissement du langage et la dévalorisation de l’écrit dans nos sociétés contemporaines?

- Qu'en pensez-vous: le "djihadisme" peut-il être considéré comme une maladie mentale ?

- La maladie est un terme qui convient à la médecine. En psychanalyse, nous préférons évoquer des souffrances psychiques. Non pour déresponsabiliser leurs auteurs comme on a trop souvent voulu le faire croire! Le phénomène de la radicalisation contient de nombreux éléments – le jusqu’auboutisme soudain, la destructivité absolue du terroriste lui-même et de ses cibles, la revendication qui fournit une nécessaire reconnaissance dans l’après-coup – qui laissent éclater au grand jour l’œuvre souterraine et le travail archaïque du conflit pulsionnel. Dans bien des cas, le sujet se sent poussé à agir pour fuir son angoisse et des fantasmes inconscients. Mais, ce qui dérange parce qu’inexplicable, c’est cette coexistence, cette coalescence dans un même être d’un fanatisme qui touche à la démence, et d’une sagacité calculatrice qui n’abandonne rien au hasard dans la préparation et dans l’exécution de l’acte terroriste. L’acte terroriste présente souvent une déroutante combinaison de rationalité et d’irrationalité. Permettez-moi d’en donner une illustration: sur les corps de certains des terroristes du Bataclan, on aurait retrouvé des coques de protection des organes génitaux telles qu’en portent parfois les rugbymen et les adeptes des Arts Martiaux Mixtes. Mystérieuse intrication de la pulsion sexuelle de vie – Eros – avec la pulsion sexuelle de mort, c’est à dire l’anéantissement psychique, organique et social de l’être humain.

- Selon vous quels sont les points faibles du terrorisme ? Et du "djihadisme" ?

- La France, selon la Ministre de la justice, s’apprête à libérer dans les deux prochaines années 450 personnes condamnées mais qui arrivent au terme de leur peine d’emprisonnement. Dont une cinquantaine de radicalisés. Preuve s’il en est de la difficulté, voire de la vanité des efforts pour mettre en place des tentatives de déradicalisation. Lesquelles auraient pu être menées sur ces personnes au cours de leur incarcération. Le point faible n’est peut-être pas à chercher dans le djihadisme lui-même mais dans les pensées – et les actes – susceptibles de lui être opposés : un contre-investissement pour demeurer dans le registre freudien. L’affaiblissement du principe de laïcité, pourtant pierre angulaire notre société, au point de constater, selon les spécialistes, une résurgence du christianisme destinée à contrer l’islam au sens large, signe, hélas, une évolution confessionnelle de la France.

Il me semble, enfin, que la force du terrorisme djihadiste repose sur son immatérialité : il ne suffira certainement pas de détruire physiquement l’Etat islamique dans quelque région du globe pour en venir à bout. L’idéologie et les dogmes qui le galvanisent, se trouveront même, dans une vision peut-être pessimiste de ma part, libérés des contraintes et décuplés dans leur dissémination dès la disparition des fondateurs. L’insondable psyché humaine y trouvera toujours son compte !

Taisia Agababayeva


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