Le conflit turco-arménien et la «wildersisation» des Pays-Bas

  12 Mars 2018    Lu: 1868
Le conflit turco-arménien et la «wildersisation» des Pays-Bas

AzVision présente la version française de la tribune de Maxime Gauin publiée dans Daily Sabah du 6 mars.

L’adoption au Parlement néerlandais de deux résolutions soutenant la qualification de « génocide arménien » a provoqué en Turquie des réactions plus que compréhensibles. En effet, un parlement qui utilise, et de façon tendancieuse, la question des droits de l’homme contre la Turquie, a lui-même violé des principes juridiques fondamentaux. Tout d’abord, un parlement n’est pas un tribunal : soutenir une qualification juridique particulière viole le principe de séparation des pouvoirs. Ces résolutions sont également contraires au principe de non-rétroactivité des lois : le crime de génocide a été défini en 1948 (non par Raphael Lemkin, comme il est parfois affirmé, mais par l’ONU et contre la définition vague que soutenait Lemkin). La façon dont le Parlement néerlandais s’est conduit bafoue aussi le droit de quiconque à présenter sa défense.

Toutefois, la contradiction la plus évidente entre ces deux résolutions et les droits de l’homme, c’est qu’elles s’opposent à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). En effet, dans l’affaire Perinçek c. Suisse, la 2e chambre de la CEDH a jugé :

« 116. Par ailleurs, la Cour estime, avec le requérant, que le ‟génocide” est une notion de droit bien définie. […] La Cour n’est pas convaincue que le ‟consensus général” auquel se sont référés les tribunaux suisses pour justifier la condamnation du requérant puisse porter sur ces points de droit très spécifiques.

117. En tout état de cause, il est même douteux qu’il puisse y avoir un ‟consensus général”, en particulier scientifique, sur des événements tels que ceux qui sont en cause ici, étant donné que la recherche historique est par définition controversée et discutable et ne se prête guère à des conclusions définitives ou à des vérités objectives et absolues. »

Puis, en confirmant cette décision (novembre 2015), la Grande chambre a écrit (§ 231) : « il a [Doğu Perinçek] pris part à une polémique ancienne [sur 1915] dont la Cour a déjà reconnu […] qu’elle touchait à une question d’intérêt public (paragraphes 221 et 223 ci-dessus) et qu’elle avait suscité de “vifs débats, non seulement en Turquie mais aussi dans la sphère internationale”. »

Imposer une sorte d’histoire officielle, nier l’existence d’un débat pourtant affirmée par la CEDH, c’est se comporter de manière totalement antidémocratique, pour ne pas dire totalitaire, et cela pourrait avoir des conséquences concrètes, en encourageant la censure et l’autocensure dans le monde universitaire comme dans celui des médias. Ce n’est pas là une spéculation : pas plus tard qu’en novembre 2016, l’Armenian Youth Federation (créée en 1933 par Garéguine Nejdeh, un admirateur d’Adolf Hitler[1]) a physiquement empêché la tenue d’une conférence que devait donner le professeur George Gawrych à l’université d’État de Californie à Northridge — et alors même que la conférence ne portait pas sur la question arménienne, mais sur Mustafa Kemal Atatürk.

Outre ces observations de principe, il faut noter que le vote de 2018 est contradiction avec la position qui était encore celle du Parlement néerlandais en 2015-2016, et qui consistait précisément à refuser de défendre une position officielle à ce sujet. Ceux qui ont voté ces résolutions n’ont même pas la circonstance atténuante d’être les citoyens d’un pays où la propagande anti-ottomane, antiturque et antimusulmane aurait été forte pendant plus d’un siècle. Au contraire, la presse néerlandaise, durant la Première Guerre mondiale et ses lendemains, a essayé d’adopter une position équilibrée sur le conflit turco-arménien, notamment en décrivant les massacres de Turcs perpétrés par des Arméniens de l’armée russe durant la retraite de 1918[2]. De même, au début de 1919, le gouvernement ottoman a demandé à l’État néerlandais, comme à la Suède, au Danemark et à l’Espagne, de créer une commission d’enquête sur les accusations mutuelles entre Turcs et Arméniens. Le projet a échoué[3] à cause des pressions exercées[4] par le gouvernement de David Lloyd George[5].

Le berceau du « néo-populisme »

Comme ce vote n’est pas la conséquence, sur le long terme, d’une vieille tradition antiturque, telle qu’elle existe aux États-Unis par exemple[6], de quoi s’agit-il au juste ? La raison principale est que les Pays-Bas ont été le premier pays à connaître ce que des historiens et politistes ont appelé « le néo-populisme » (ou « la mutation néo-populiste »), c’est-à-dire une extrême droite qui affirme n’avoir aucun lien avec les régimes d’extrême droite du XXe siècle, et se présente au contraire comme un bouclier pour les femmes, les LGBT, etc., contre un « totalitarisme islamique ».

Le cas néerlandais n’est pas seulement le premier, mais aussi le plus extrême de « néo-populisme », et pas seulement par la violence de son hostilité envers l’Islam, mais aussi par son obsession à l’égard des Turcs. En effet, en janvier 2012, Marine Le Pen a critiqué avec clarté la proposition de loi Boyer — qui prévoyait d’interdire toute critique de la qualification de « génocide arménien » et qui fut censurée par le Conseil constitutionnel en janvier de la même année, car il s’agissait d’une grave violation de la liberté d’expression. Mme Le Pen a même ajouté que la Turquie, en la personne de Recep Tayyip Erdoğan, « a eu raison de dire à la France de s’occuper de ses affaires », et, à l’inverse, la présidente du FN a évité les mots « génocide arménien ». De même, en Suisse, l’Union démocratique du centre (UDC), qui n’est plus centriste depuis longtemps, et dont la rhétorique anti-islam est connue, a opéré, sur la question arménienne, un virage à 180° durant la dernière décennie, soutenant la liberté d’expression de Doğu Perinçek et déclarant publiquement que les évènements de 1915-1916 sont sujets à débat.

La turcophobie aux Pays-Bas est d’autant plus remarquable que les Turcs y ont, là-bas comme ailleurs, un taux de criminalité bas, à la différence des Marocains. Utiliser le taux de délinquance élevé qui s’observe parmi les immigrés maghrébins, et surtout parmi leurs descendants, pour s’en prendre à la majorité honnête, qui est d’ailleurs la première victime de tels voyous, c’est malheureusement banal, bien au-delà des frontières néerlandaises. Mais pour les Turcs, on ne peut même pas se servir d’un tel prétexte.

Or, les idées de Geert Wilders tendent à devenir de plus en plus centrales aux Pays-Bas, et sa quasi relaxe dans une affaire d’incitation à la haine et à la discrimination nationale, en 2016, ne peut guère améliorer la situation. L’exemple le plus récent de « wildersisation » est naturellement la façon dont les autorités néerlandaises se sont comportées avec des ministres turcs durant la campagne référendaire pour la réforme constitutionnel de 2017 — ce qui contraste de manière criante avec l’absence d’incidents en France. Cela révèle une incapacité des élites néerlandaises à résister à la tentation de la démagogie, incapacité qui pourrait avoir de graves conséquences. En effet, depuis les années 1960, à chaque fois qu’un parti de gouvernement, dans l’Union européenne, a tenté d’utiliser une rhétorique hostile aux immigrés, il a provoqué un transfert de vote à son détriment, vers l’extrême droite.

Chronologiquement, le premier cas de stratégie électorale xénophobe fut celui du Parti conservateur britannique (l’exemple le plus frappant à cet égard étant le discours d’Enoch Powell en 1968). Dans un premier temps, cette stratégie a permis d’attirer des voix, mais, dès les années 1970, c’est le British National Front (BNF) qui en a bénéficié. L’essor du BNF est demeuré limité, parce que ce mouvement a éclaté en organisations rivales, mais aussi parce que l’appareil dirigeant du Parti conservateur, notamment Margaret Thatcher, a réussi à pousser Enoch Powell vers la sortie. Au contraire, quand Nicolas Sarkozy a centré sa campagne présidentielle de 2012 sur la question de l’identité nationale et l’islam (avec comme apogée, si j’ose écrire, la fameuse déclaration sur la viande hallal), ce n’est pas à lui que ce discours a bénéficié, mais à Marine Le Pen[7].

De la violence verbale à la violence meurtrière

Cela dit, une hausse du vote d’extrême droite n’est pas la seule conséquence possible de la posture antiturque que prend l’État néerlandais. En effet, dans le manifeste rédigé par le terroriste d’extrême droite Anders Breivik pour justifier son geste, c’est-à-dire l’assassinat de 77 personnes, le 22 juillet 2011, il est clair comme le jour qu’une de ses principales sources d’inspiration, c’est Geert Wilders. Or, la réaction de M. Wilders fut de s’enferrer dans le déni : pour lui, Anders Breivik n’est qu’« un psychopathe », un terme dont le but évident est de nier, ou du moins de minimiser, la portée politique de ses attentats. Mais ce qui est encore plus grave, c’est que la turcophobie en général, et l’instrumentalisation tendancieuse de la question arménienne en particulier sont essentielles dans l’idéologie développée par le terroriste norvégien : là encore, son manifeste est très clair.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. L’Empire ottoman comme la République de Turquie soulève un gros problème pour lui : l’État ottoman a assuré l’égalité civile pour les non-musulmans en 1856 (par comparaison, la Roumanie a émancipé ses Juifs en 1919, l’Espagne, ses protestants en 1876) ; la République de Turquie est un exemple de démocratie avec une majorité musulmane. Déformer l’histoire turco-arménienne devient, dès lors, indispensable pour se lancer dans une attaque générale contre les musulmans.

Or, Anders Breivik a été qualifié de « héros » sur deux chaînes de télévision, en Arménie, principalement en raison de son soutien à la qualification de « génocide arménien » et pour sa haine farouche envers les Turcs[8]. De l’autre côté de l’Europe, le nombre d’actes racistes aux Pays-Bas est passé de 2 189 en 2013 à 2 764 en 2014. Il est impossible de dire si l’extrême droite façon Breivik et ceux qui regrettent que les attentats des groupes terroristes arméniens (ASALA et CJGA/ARA) aient cessé dans les années 1990, vont converger, mais ce qui est certain, c’est que le vote au Parlement néerlandais n’aidera pas à diminuer ce risque.

Maxime Gauin

[1] John Roy Carlson (Arthur Derounian), Under Cover. My Four Years in the Nazi Underworld of America, New York, E. P. Dutton, 1943, pp. 81-82 ; Gaïdz Minassian, Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Paris, Autrement, 2007, pp. 59-60.

[2] Cf., notamment : Stefan Steiner, « Armenië », Algemeen Handelsblad, 25 mai 1920 (disponible en fac-similé avec une traduction en anglais : https://azvision.az/redirect.php?url=http://www.tallarmeniantale.com/austrian-witness.htm).

[3] Une partie de la correspondance se trouve reproduite en fac-similé dans Yusuf Halaçoğlu, Facts on the Relocation of Armenians, 1914-1918, Ankara, TTK, 2002, annexes XX et XXI.

[4] Cf. la correspondance diplomatique (anglo-néerlando-hispano-suédoise) reproduite dans Bilâl Şimşir, Les Déportés de Malte, Ankara, 1998, pp. 51-54.

[5] Sur la politique de Lloyd George : Berthe Georges-Gaulis, Angora — Constantinople — Londres. Moustafa Kémal et la politique anglaise en Orient, Paris, Armand Colin, 1922. Voir aussi Jacques Bardoux, Lloyd George et la France, Paris, Félix Alcan, 1923.

[6] Robert Daniel, « The Armenian Question and American-Turkish Relations, 1914-1927 », Mississippi Valley Historical Review, XLVI-2, septembre 1959, pp. 252-275 ; Justin McCarthy, The Turk in America. The Creation of an Enduring Prejudice, Salt Lake City, University of Utah Press, 2010.

[7] Sur la question des transferts de vote, voir Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, Les Droites extrêmes en Europe, Paris, Le Seuil, 2015.

[8] Yeghisheh Metsarents, « The Criminal on Armenian Television », Lragir.am, 27 juillet 2011.


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