Historien français: «J'ai trouvé des documents sur le nettoyage ethnique mené par l'Arménie» - INTERVIEW

  01 Décembre 2017    Lu: 10145
Historien français: «J'ai trouvé des documents sur le nettoyage ethnique mené par l'Arménie» - INTERVIEW
L’historien français, Maxime Gauin a accordé un entretien à AzVision.
Monsieur Gauin a obtenu le diplôme de master en histoire contemporaine à Paris-I-Sorbonne. Actuellement, il habite à Ankara. Ainsi, il est également chercheur à l’ Avrasya İncelemeleri Merkezi (AVIM). En outre, Monsieur Gauin est doctorant, toujours en histoire contemporaine, à la METU (Université technique du Moyen-Orient).

- Monsieur Gauin, d'abord parlez-nous de vos activités en tant que chercheur en histoire. Quels sujets sont au centre de vos recherches?

Les relations entre la République française et les comités arméniens depuis le XIXe siècle — mais particulièrement de 1918 à 1923. Et les relations franco-turques, de l’époque ottomane tardive à nos jours.

- Quelle est la raison principale de votre position anti-arménienne?

Je ne définirais certainement pas ma position comme antiarménienne. J’arrive à des conclusions inverses de celles des nationalistes arméniens, mais ces gens, fort heureusement, ne représentent pas l’ensemble de leur peuple. Historiquement, ils se sont imposés par le terrorisme contre leurs propres compatriotes (assassinat, en 1912, de Bedros Kapamaciyan, maire de Van et partisan du Comité Union et progrès, pour ne citer que ce crime-là) ; ils se sont financés par l’extorsion de fonds (condamnation de Vicken Tcharkhutian, en 1987, pour avoir tenté d’extorquer, au profit de l’ASALA, de l’argent à des Arméno-Américains en faisant sauter leurs commerces, ou en menaçant de le faire). Et pour prendre un exemple récent, vous n’ignorez pas qu’en Arménie, le gouvernement se maintient au pouvoir par la fraude électorale. En 2008, dix manifestants qui dénonçaient cette fraude ont été froidement abattus par la police.

Je fonde mes conclusions sur mon travail dans un maximum de fonds d’archives, avec toute l’impartialité possible. Je constate aussi — non plus en tant qu’historien, mais en tant que citoyen, en tant qu’être humain — l’injustice qui est faite aux Turcs et aux Azerbaïdjanais.

- Que s'est-il passé lors des étapes précédentes de votre combat contre les Arméniens?

Là encore, ce n’est pas un combat contre “les” Arméniens, mais contre des extrémistes qui portent tort à leur propre peuple, en sus de tout le mal qu’ils font aux Turcs, aux Azerbaïdjanais, et à quiconque ne pense pas comme eux. La première étape fut l’injure que j’ai subie à Villeurbanne, près de Lyon, en 2008 (j’étais comparé à “ceux qui envoyaient des Juifs à Auschwitz”, parce que j’avais rappelé certaines vérités historiques sur son parti, la Fédération révolutionnaire arménienne, et rappelé les arguments des historiens qui récusent la qualification de “génocide arménien”). J’ai attaqué en justice l’auteur de cette injure. Le tribunal de Lyon l’a condamné en 2010. Il n’a pas fait appel. 2010, c’est aussi où j’ai obtenu mon master en histoire contemporaine. J’ai ensuite fait les démarches nécessaires pour m’installer à Ankara, où j’habite depuis 2011. Depuis, mes publications universitaires, et mes tribunes dans certains journaux (israéliens en particulier) me valent une haine toujours accrue de la part de tels extrémistes.

- On commence peu à peu à parler ouvertement au monde entier de la façon dont les Arméniens falsifient l'histoire. Quels sont les points les plus intéressants pour vous en cette cirection?

À nouveau, ce ne sont pas “les” Arméniens en général, mais des structures politiques et des individus qui en sont proches. Dans le cadre de ma recherche, j’ai pu relever les falsifications suivantes:

a) La France est accusée d’avoir “trahi les Arméniens” durant l’occupation d’Adana, Gaziantep, etc., et la Turquie de les avoir expulsés, voire massacrés. En réalité, ce sont les comités nationalistes qui ont trahi la France (ils prétendaient soutenir un mandat français, mais cherchaient la protection américaine ou britannique, pour un Arménie allant du Karabakh à Mersin) et qui ont provoqué (y compris par des menaces de mort) l’exil massif des Arméniens de la région, fin 1921. Sans parler des Turcs assassinés en 1919 et 1920.

b) Les Turcs sont accusés d’avoir brûlé Izmir en 1922. C’est une absurdité. En réalité, le commandement grec, qui avait organisé la destruction par le feu de nombreuses villes et villages de l’Anatolie occidentale, a compris qu’il ne pouvait agir de même à Izmir, et il a laissé cette besogne aux nationalistes arméniens de la ville, prêts à toutes les destructions, quelles qu’elle pussent être les conséquences.

c) La politique de purification ethnique, en Arménie même, de 1918 à 1920, est occultée ou qualifiée d’« arménisation ». J’ai trouvé des documents français et américains qui sont très clairs sur ces massacres et ces expulsions. J’ai aussi consulté la traduction française des Mémoires de Rouben Ter Minassian, ministre arménien de l’Intérieur en 1920 et grand responsable des massacres et des expulsions cette année-là. Or, les traducteurs n’ont pas traduit le volume sur l’année 1920, et la version originale en arménien est très difficile à se procurer : chaque tirage a été vendu à des militants nationalistes, pour l’essentiel.

On pourrait également relever la façon dont des documents ottomans, allemands, etc., sont cités d’une façon totalement malhonnête, pour leur faire dire l’inverse de ce qu’ils disent en réalité. Par exemple, un télégramme envoyé par le ministre de l’Intérieur Talat, le 29 août 1915, est présenté comme une preuve de “génocide”, alors que ce télégramme ordonne de protéger tous les Arméniens ottomans, ceux qui sont déplacés comme les autres, et de punir ceux qui les attaquent.

- Récemment, vous avez intenté une action en justice contre le rédacteur en chef de "Nouvelles d'Arménie", qui se rapporte à l'ASALA - Ara Toranyan et Samuel Tilbian, trésorier de la Fédération des associations arméniennes de Rhône-Alpes. Quelle est la raison de votre requête?

Ils m’ont comparé à ceux qui nient la Shoah. C’est une ignominie. M. Tilbian m’a aussi traité de fasciste et comparé même aux nazis. C’est abject.

- Est-ce que le processus judiciaire s'est déroulé juste et raisonnable. Avez-vous confiance à votre système de justice ?

Bien que le jugement ait été prononcé le 28, nous n’avons pas encore le texte au moment où je vous parle. Je ne comprends pas comment le tribunal a pu juger différemment de ce qui a déjà été jugé à Lyon en 2010, ou à Paris même en 2013-2014 (Sirma Oran contre Laurent Leylekian). Je le comprends d’autant moins que, depuis 2010, il y a eu trois décisions du Conseil constitutionnel (2012, 2016, 2017) rejetant les tentatives de censurer la liberté d’expression sur 1915 en France ; et l’affaire Perinçek c. Suisse à la Cour européenne des droits de l’homme. J’ai dit à mes avocats d’interjeter appel le lendemain, et, bien entendu, ils l’ont fait. J’ai confiance dans la décision que rendra la cour d’appel.

- En France, le lobby arménien poursuit sa propagande contre l'Azerbaïdjan et tente de créer une opinion négative sur notre pays. Qui rend le lobby arménien si puissant en France?

Deux raisons principales expliquent la force du nationalisme arménien en France : les actions réalisées dans les années 1970, 1980 et 1990, quand ils avaient encore une base militante importante ; et l’absence de réaction turcique à la hauteur de l’enjeu, sauf ponctuellement. Les enfants d’immigrés turcs sont au dernier rang pour le niveau d’instruction. Quelles actions politiques comptez-vous mener avec des maçons et des vendeurs de kebaps, qui parlent 300 ou 400 mots de français, dont les dirigeants associatifs sont rarement capables de s’exprimer dix minutes dans un français correct, et ne sont, de toute façon, intéressés que par la politique turque (AKP, CHP, MHP, IYI Parti) ? Les Franco-Azerbaïdjanais sont plus instruits et mieux structurés, mais pas assez nombreux.

Cela dit, l’assimilation et les échecs répétés des dirigeants nationalistes à obtenir une loi de censure sur 1915 ont conduit à un délitement de la base militante. Même à Alfortville, près de Paris, où les descendants d’Arméniens sont nombreux depuis les années 1920, le “vote arménien” n’intéresse plus personne, car il est devenu numériquement négligeable : la plupart des électeurs qui s’appellent Minassian votent comme ceux qui s’appelent Dupont et Durand, désormais. Il y a donc une opportunité, mais encore faut-il la saisir.

Gunel Ibrahimova

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