Viol collectif : le procès qui met l'Espagne en émoi

  22 Novembre 2017    Lu: 845
Viol collectif : le procès qui met l'Espagne en émoi
Cinq hommes accusés d'avoir agressé une femme en 2016 affirment qu'elle était consentante. Leur défense a fait éplucher la vie de la victime présumée par des détectives privés.

Ils se faisaient appeler "la Manada" ("la meute"). Cinq hommes, âgés de 26 à 28 ans, comparaissent depuis le 13 novembre devant le tribunal de Pampelune, ville du Pays basque espagnol. Tous sont accusés d'avoir participé au viol collectif d'une jeune majeure de 18 ans lors des fêtes de la San Fermin, à l'été 2016. Tous nient et évoquent une relation sexuelle consentie. Tandis que l'affaire Weinstein libère la parole des femmes en France et aux Etats-Unis, le procès, pour lequel la défense a choisi une stratégie extrêmement offensive, divise profondément l'Espagne.

Un procès à huis clos. Dans les journaux, sur les réseaux sociaux et dans la rue, l'opinion publique est partagée entre les allusions au comportement prétendu "aguicheur" de la jeune femme et l'appel à la plus grande sévérité pour ses agresseurs présumés. De l'audience, le public ne peut pourtant suivre que ce que rapportent les avocats : les débats se tiennent à huis clos. La victime présumée, aujourd'hui âgée de 20 ans, pénètre dans le tribunal par une entrée secrète. Son identité n'est connue d'aucun des trente médias accrédités et condamnés à patienter devant la salle.

À l'intérieur, deux versions s'opposent. La victime présumée raconte avoir rencontré les cinq hommes, supporters "ultras" du club de Séville, alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre un ami dans sa voiture, le 7 juillet 2016 vers 3 heures du matin. D'après elle, les fêtards lui auraient proposé de la raccompagner jusqu'au véhicule, avant de la conduire dans un hall d'immeuble et d'abuser d'elle en la filmant. Un couple l'a recueillie en pleurs sur un banc voisin un peu plus tard. Appelée sur place, la police a relevé qu'elle se trouvait en état de "choc". Les médecins ont, eux, identifié des lésions "compatibles avec une agression sexuelle", mais pas de traces de violences.

Arrêtés quatre heures après les faits, les agresseurs présumés racontent une autre histoire. L'un reconnaît être allé à la rencontre de la jeune femme, mais dit s'être mis d'accord sur le projet d'une relation sexuelle, rapporte le média en ligne El Espanol.

Une attitude "passive" et "neutre". "Le truc, c'est que nous ne sommes pas deux, mais cinq", affirme-t-il l'avoir prévenue. "Je peux le faire avec deux comme avec cinq", aurait-elle répondu selon lui. La victime présumée nie avoir tenu ces propos et explique qu'elle a suivi les hommes de son plein gré en pensant qu'ils allaient peut-être fumer un joint. Quant au temps du viol présumé, elle décrit un état de choc : "j'ai paniqué, je voulais juste que ça se termine et j'ai fermé les yeux." De son propre aveu, elle n'a jamais prononcé le mot "non".

Pendant près de trois heures, les policiers chargés de l'enquête ont analysé devant la cour les sept vidéos de la scène, durant en tout 96 secondes, selon le quotidien espagnol El Mundo. On y voit la jeune femme à genoux, faire une fellation à chacun des cinq hommes qui l'entourent, puis être pénétrée vaginalement et analement. À la barre, les fonctionnaires ont décrit une attitude "passive" et "neutre", tout en notant que ses yeux étaient fermés et ses mouvements "dirigés" par les accusés, rapporte El Pais. L'enregistrement ne permet pas d'entendre la voix de la victime présumée. L'un des hommes semble en revanche en prévenir un autre qu'il devrait éviter de lui "laisser des marques".

Des photos exhumées par des détectives. Lesdites vidéos, filmées par deux des accusés, ont été échangées par les accusés sur le groupe Whatsapp baptisé "la meute". Sur ce même groupe, les enquêteurs ont identifié des conversations évoquant le projet de "baiser une nana à cinq", selon Mediapart, et des références à plusieurs drogues communément employées par les violeurs, d'après Le Monde.

Parallèlement à l'enquête, la défense a, elle, choisi de mobiliser des détectives privés. Ceux-ci ont exhumé des "preuves" que la femme avait continué de mener une vie normale après les faits, y voyant le signe que son traumatisme était feint. Sur l'une des photos dénichées, on la voit notamment poser aux côtés d'une personne tenant un t-shirt au slogan "aguicheur" : "quoi que tu fasses, enlève ta culotte". Une référence à une phrase prononcée par un candidat de télé-réalité, explique Sud-Ouest. À la fin de la première semaine d'audience, le président du tribunal a refusé de verser les messages Whatsapp au dossier, acceptant en revanche que la cour examine cette photo.

"La meute, c'est nous". Dans un contexte déjà tendu, la décision a mis le feu aux poudres. Le 17 novembre, à l'issue de la première semaine du procès, des milliers de personnes ont défilé à Madrid, Séville et Barcelone notamment, aux cris de "moi, je te crois !" et "nous ne voulons pas être courageuses, nous voulons être libres", raconte El Pais. Le hashtag #LaManadaSomosNosotras (la meute, c'est nous) a fleuri sur les comptes Twitter d'anonymes mais aussi de personnalités comme la maire de Barcelone, Ada Colau. Des photos des cinq suspects affublées du mot "honte" circulent également sur les réseaux sociaux.


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