Les "bébés du califat", un casse-tête pour les autorités irakiennes

  23 Octobre 2016    Lu: 827
Les "bébés du califat", un casse-tête pour les autorités irakiennes
Alors que la reprise de Mossoul par la coalition irakienne semble inéluctable, la question de l`après-EI se pose : notamment concernant le sort à réserver aux enfants nés en Syrie et en Irak de parents jihadistes, pour beaucoup, apatrides.
Cela prendra peut-être des semaines, peut-être des mois, mais c’est une quasi-certitude : Mossoul finira par tomber. La bataille pour la reprise de la deuxième ville irakienne a été lancée le 16 octobre et, déjà, la question de l`après-EI (groupe État islamique) se profile. Ou plutôt les questions. Que restera-t-il de Mossoul et de ses 1,5 million d’habitants ? Quel sort sera réservé aux jihadistes ? Qu`adviendra-t-il de leurs familles : leurs femmes et a fortiori leur enfants, qu`ils s`agissent de mineurs amenés sur les terres du "califat" par des parents venus de l`étranger ou ceux nés sur place ?

"La relève"

Appelés les "bébés du califat", ils sont nés ces dernières années dans les zones contrôlées par l`EI, en Syrie et en Irak. On ne sait pas combien ils sont : des centaines, des milliers peut-être. Mais on sait que depuis la proclamation du califat par l`EI en 2014, les jihadistes ont préparé l`avenir. Les dignitaires du groupe terroriste le savaient : pour devenir un véritable État, il fallait un peuple. Et pour cela, ils ont fait venir des femmes pour procréer et biberonner des bébés à l`idéologie jihadiste.

Un rapport intitulé "les enfants de l`État islamique", publié en mars 2016 à Londres par Quilliam, un cercle de réflexion britannique se consacrant à la lutte contre l’extrémisme islamique, estimait que plus de 31 000 femmes ont été enceintes sur le territoire revendiqué par l`EI entre le 1er août  2015 et le 9  février  2016.

Dès leur plus jeune âge, ces enfants ont été endoctrinés puis utilisés comme espions, prêcheurs, soldats ou encore kamikazes. L’EI a pris très vite le contrôle du système éducatif dans les zones qu`il a conquises et s`est appliqué à former "la relève", tant d`un point de vue militaire qu`idéologique. Les enfants sont perçus comme des "pages blanches" sur lesquelles l’idéologie islamiste peut être imprimée dès le plus jeune âge, relève le rapport.

Une génération d`apatrides

Maintenant que la chute de l`EI est envisageable, du moins à Mossoul, que faire de ces enfants, enrôlés malgré eux ? Comment les prendre en charge si leurs parents sont tués au combat ? Que faire d`eux si leurs parents sont arrêtés ? "Les autorités irakiennes vont-elles mettre des bébés en prison avec leur mère ?", s`interroge Belkis Wille, chercheuse spécialiste de l`Irak et du Moyen-Orient pour HRW, interrogée par France 24.

Le casse-tête est d`autant plus compliqué que beaucoup des enfants nés sur place n`ont pas de nationalité. Sans papiers d`identité, ils ont été enregistrés par le groupe terroriste, mais cette déclaration n`a pas de valeur légale. "Selon les données récoltées auprès des ONG présentes en Irak, de nombreuses administrations irakiennes locales ont refusé d`enregistrer les enfants à la naissance sous prétexte que leurs parents étaient dans les rangs de l`EI", poursuit Belkis Wille. Ces enfants n`ont donc pas de papier, pas d`identité, pas d`existence juridique. "Qui va vouloir les prendre en charge ? Personne !", rationalise la chercheuse.

"Dans un premier temps, ce sont les autorités irakiennes qui vont devoir gérer ce problème et ce n`est clairement pas leur priorité", poursuit Belkis Wille. "Mais elles ont l`obligation légale d`enregistrer ces enfants, quelle que soit leur origine et indépendamment des activités de leur parents, et nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu`ils le soient", assure-t-elle.

Un défi international

Le problème dépasse néanmoins largement l`Irak et ces enfants posent un défi à l`ensemble de la communauté internationale. De nombreux combattants étrangers, notamment européens, sont venus grossir les rangs de l`EI ces dernières années. Selon le commissaire européen pour la sécurité Julian King, l`EI compterait aujourd`hui en Irak et Syrie quelque 2 500 combattants européens. Les Français ne sont pas en reste : selon les derniers chiffres du ministère de l`Intérieur, ils sont 689 dans des zones tenues par l`EI, dont près de 275 femmes et 17 mineurs combattants. Au total, près de 150 familles se trouveraient sur leur territoire.

Conscient du problème, le ministère français de la Justice a émis en janvier 2016 une circulaire pour encadrer le retour de ces enfants, âgés de quelques semaines ou de trois ans. Mais au-delà du cadre légal, la question d`une prise en charge sociale et psychologique se pose aussi. "Les démocraties occidentales ont-elles les structures et les moyens pour les récupérer ? Va-t-on mettre tous les orphelins dans des foyers ? Et que faisons-nous des enfants qui ont commis des exactions ? Allons-nous créer des centres de radicalisation pour des enfants de 4 ans ?" s’interroge Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements jihadistes. Autant de questions qui méritent d`être posées.

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