«La peur d’un génocide culturel chrétien en Azerbaïdjan est infondée», Shneor Segal

  01 Décembre 2020    Lu: 444
 «La peur d’un génocide culturel chrétien en Azerbaïdjan est infondée», Shneor Segal

Les bombes ont finalement cessé de tomber sur le Haut-Karabakh, les armes ont été déposées, les combats ont cessé. Mais le récit de guerre persiste, même s’il a changé de ton. L’attention des médias se détourne aujourd’hui du conflit armé pour se reporter sur le conflit culturel. Plus précisément sur le sort de milliers d’églises, de monastères, de cimetières et autres artéfacts chrétiens répandus à travers des territoires jusqu’à présent sous la domination des forces arméniennes.

Ces vues ont été exprimées par Shneor Segal, grand rabbin des Juifs ashkénazes d’Azerbaïdjan dans un article intitulé «La peur d’un génocide culturel chrétien en Azerbaïdjan est infondée», publié sur site internet suisse « Tribune de Genève ».

Azvision présente le texte intégral de cet article :

«Alors qu’il est question de la restitution de ces terres à l’Azerbaïdjan, beaucoup craignent de voir ces artéfacts détruits. Et le président Macron a alimenté cette peur, en appelant la France à agir en tant que défenseur du patrimoine culturel du Haut-Karabakh, sous les auspices de l’UNESCO. Dans cette région, l’anticipation de ce que beaucoup seraient tentés de décrire comme « une invasion musulmane », conduit de nombreux Arméniens à décrocher les croix des églises et à brûler leur propre maison. Dans un récent rapport publié par Bloomberg au sujet des ethnies arméniennes dans la région, un habitant raconte à la caméra : « Au final, nous préférons faire sauter ou brûler [nos maisons] plutôt que de laisser quoi que ce soit aux mains des musulmans ».

J’ai été frappé par la peur qui habitait cet homme. En tant que juif et chef religieux en Azerbaïdjan, un pays musulman, et sur la base de mon expérience personnelle, je peine à comprendre ce sentiment. Je vais jusqu’à me demander si cet homme a déjà rencontré un Azerbaïdjanais. Pour moi, l’Azerbaïdjan est un pays riche de son melting pot, au croisement des cultures et des religions ; une oasis de la préservation culturelle dans une région du monde marquée par les divisons ethniques et les violences religieuses.

Prenons l’exemple de l’expérience juive, et plus particulièrement celle des Juifs des montagnes dont la présence, autrefois répandue dans tout le Caucase, se limite désormais à la région. Un grand nombre furent forcés de fuir durant les guerres de ces dernières décennies, leur communauté devenant la cible d’attaques, d’assassinats et d’enlèvements par les djihadistes. Au milieu des années 1970, on recensait environ 50’000 juifs des montagnes dans la République Autonome du Daghestan. Aujourd’hui, on n’en compte plus que quelques milliers dans les territoires du Daghestan et de la Tchétchénie réunis. En Azerbaïdjan, ils demeurent une communauté prospère. Avec une population estimée à 15’000, les juifs des montagnes constituent en réalité la communauté israélite la plus importante d’Azerbaïdjan, qui compte au total 25’000 personnes.

Il existe en effet trois groupes distincts de juifs en Azerbaïdjan : les Juifs des montagnes, les juifs géorgiens, et les juifs ashkénazes dont je suis le grand-rabbin. Mais mon pays n’est pas seulement un refuge pour ce seul peuple qui, historiquement, a été si mal accueilli presque partout ailleurs. La population azerbaïdjanaise est aussi composée de musulmans sunnites et chiites ainsi que de diverses branches du christianisme, dont une petite communauté catholique. Pas moins de 30’000 Arméniens considèrent même l’Azerbaïdjan comme leur patrie.

Deux visites de papes et une nouvelle église

Ici, synagogues, églises et mosquées bordent les rues et sont maintenues en parfait état. L’entretien et la protection de ces artéfacts sont importants pour l’Azerbaïdjan et ses habitants. Après tout, un peuple ne se définit pas seulement par le sang. Un peuple, c’est aussi une culture et une histoire. En tant que chef religieux, il est normal de régulièrement m’entretenir et de collaborer avec mes collègues issus d’autres religions, lesquelles constituent toutes notre pays à parts égales. Aucune religion, peu importe sa taille, n’est exclue de la communauté. À la suite de la visite du pape Jean-Paul II en 2002, l’État avait accordé à notre modeste congrégation catholique une parcelle de terre dédiée à la construction d’une église, laquelle fut en partie financée par les musulmans et juifs du pays.

2016, venu pour officier une messe dans cette même église, le pape François a exprimé sa stupéfaction face aux forts liens entretenus par les chrétiens, les musulmans et les juifs d’Azerbaïdjan. « Ces bonnes relations sont d’une grande signification pour une cohabitation pacifique et pour la paix dans le monde », dit-il au président Ilham Aliyev et aux représentants de son gouvernement. « Cela démontre qu’il est possible, pour des croyants de différentes confessions, d’entretenir des relations cordiales, et d’agir dans le respect et la coopération pour le bien commun. »

Il est aussi important de noter que cette tradition azerbaïdjanaise de conservation et de protection de ses patrimoines religieux ne se limite pas à ses frontières. Par le biais de la fondation Heydar Aliyev – une organisation caritative dont la vocation est de promouvoir la culture azerbaïdjanaise à l’international –, le pays a subventionné la restauration de monuments et artéfacts chrétiens tout autour du monde. Quoiqu’on ne pourrait pas tous les citer ici, la Basilique Saint-Pierre au Vatican, les Catacombes de Saint-Sébastien à Rome, ou encore les vitraux datant du XIVe siècle de la cathédrale de Strasbourg, sont de bons exemples.

Cette même fondation, en association avec des organisations juives, participe également à la construction et au développement d’écoles juives en Azerbaïdjan. Pourtant, la crainte de la destruction imminente des artéfacts chrétiens de la région aux mains de l’Azerbaïdjan ne cesse de croître. Il est vrai que ces peurs ne sont pas totalement injustifiées. Chaque guerre connaît son lot d’atrocités infligées par tous ses belligérants, et le conflit du Haut- Karabakh est l’un des plus longs et plus insolubles au monde.

Au cours de plusieurs décennies de guerres, nombre de monuments chrétiens et d’autres religions furent malheureusement détruits. J’ai été personnellement attristé de lire que des maisons et cimetières musulmans ont été rasés sous l’occupation arménienne. Selon certaines estimations, ce sont plus de 100’000 artéfacts qui furent détruits ainsi que les musées qui les abritaient. Je me souviens aussi d’un incident particulièrement odieux impliquant la profanation d’une mosquée qui a soulevé la colère du monde musulman.

Avec ces éléments encore frais en mémoire, il peut être compréhensible que les Arméniens du Haut-Karabakh aient peur de subir des « représailles » basées sur des différents culturels. Ils ne devraient pas. Le monde nous regarde de près. Le président azerbaidjanais a d’ores et déjà garanti à son homologue russe, Vladimir Poutine – l’allié le plus important de l’Arménie –, que l’Azerbaïdjan s’engageait à protéger les lieux saints chrétiens de la région. En tant que juif et en tant qu’Azerbaïdjanais, je pense que l’histoire de mon pays sur ces sujets parle d’elle-même. »


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