Journée internationale des filles: naître fille, la malédiction qui perdure

  11 Octobre 2019    Lu: 992
  Journée internationale des filles:   naître fille, la malédiction qui perdure

"Les violences faites aux filles sont des désastres individuels ou collectifs, pour y mettre fin, encore devons nous les désigner !" C'est justement ce que fait Dominique Sigaud dans La malédiction d'être fille. A travers une enquête internationale très fouillée, la journaliste livre un état des lieux qui met en lumière l'ampleur d'un fléau mondial que l'on tait ou dont on préfère ignorer l'étendue. Avec des chiffres, des témoignages, elle met les mots sur les maux.

On ne choisit pas de naître fille, tout comme on ne choisit pas d'être condamnée dès sa naissance, à cause de son sexe.

Des chiffres.

Une fille sur 5 dans le monde subit des violences sexuelles avant ses 18 ans. Au Royaume-Uni, 21% des filles ont été victime d'un abus sexuel avant 16 ans.

En France, 40% des viols déclarés concernerait des mineures de moins de 15 ans. On trouve dans ce livre un chiffre noir : 90%, c'est la part de faits criminels jamais passés par le crible de la justice. Combien de mineures violées par jour en France dont on ne saura jamais rien ? Et 97 % des violeurs ne passeront jamais une journée en prison...

De la à y voir une malédiction, le pas est vite franchi.  Et c'est ce que fait Dominique Sigaud, dans son livre, à la fois état des lieux d'un scandale mondial et pamphlet pour dire les mots des maux que l'on cache trop souvent, pour raison culturelle, pour cause de patriarcat, ou parce que trop de pauvreté. On se préoccupe peu des invisibles, mais le drame des violences faites aux filles ne se limite pas, comme le nuage de Tchernobyl, à certains secteurs de la société ou zones géographiques, du nord au sud, de l'est à l'ouest, dans les bidonvilles, les villages reculés des pays les plus pauvres et dans les zones urbaines, banlieues mais aussi dans les quartiers chics, les filles sont encore et toujours, siècle après siècle, en première ligne.

Quand elles sont la "chance" de naître, après avoir franchi les obstacles du foeticide, ou du filiacide, c'est à dire d'avoir pu survivre à leur naissance, les filles doivent se préparer dans bien des coins de ce monde à une vie semée de violence.

C'est ce que l'on comprend à la lecture de l'enquête menée par Dominique Sigaud, grand reporter et écrivaine.

Autrice d'une quinzaine d'ouvrages salués par la critique et récompensée par plusieurs prix  pour son travail sur le Rwanda ainsi que pour l'ensemble de son oeuvre, Terriennes l'a rencontrée.

Terriennes : on ne choisit pas de naître fille, encore faut-il naître fille. Vous abordez dans votre enquête le fléau de ce que vous nommez "foeticide" ou fémicide. C'est encore d'actualité aujourd'hui ?

Dominique Sigaud : Malheureusement oui, de plus en plus. Il y a d'une part ceux qui ne veulent pas mettre au monde de filles, et qui choisissent le foeticide, de faire avorter la mère quand on sait que le bébé est de sexe féminin. A cela s'ajoute la technique de choisir un sexe masculin pour les couples les plus riches. Ce qui m'a le plus frappé dans mon travail, c'est le filiacide, le meurtre de bébé filles à la naissance, parce que les femmes étaient trop pauvres pour connaître le sexe pendant la grossesse et avorter à temps, elles font naître le bébé et font en sorte qu'il meurt. La pression fait qu'elles sont obligées de le tuer. Cela incombe à la mère et ça retombe sur la mère, ce qui est d'une violence extrême évidemment parce qu'elle vient de le porter pendant 9 mois. Ça se passe sur tous les continents, à part en Europe (et encore) et en Australie.

Qui décide de tuer un bébé fille ?

Ce n'est pas la mère qui décide mais elle sait que si elle choisit de garder cette fille elle va être bannie de la famille, je parle de familles très pauvres, mais aussi de lieux dans lesquels la fille ne vaut rien, on choisit de s'en débarasser. Cela a toujours existé, les Romains faisaient cela, le pater familias décidait qui allait mourir, et donc c'était les filles qu'on sacrifiait. C'est la découverte la plus fondamentale, et je n'en suis qu'au début, je pense que ça pèse sur le féminin beaucoup plus qu'on peut l'imaginer. C'est ça qui nous rend obéissante : si on doit se taire, passer sous le tapis, parce qu'on a ça en nous, c'est logé dans l'inconscient collectif féminin. Ce que je dis dans le livre, c'est aussi que cela joue également terriblement sur l'inconscient masculin, car il y a évidemment des garçons dans ces familles, et qui voient bien que leur mère était enceinte. Ils comprennent très vite qu'on tue les filles, donc une fille ça ne vaut rien puisqu'on peut s'autoriser à la tuer. Il y a énormément de filiacides en Inde, or l'Inde est l'un des pays dans lequel il y a le plus de viol collectif, et bien cela va ensemble. Puisqu'une fille n'est rien, pourquoi ne pas se mettre à quinze pour la violer ?

Quelles conséquences ont ces filiacides pour ces pays ?

Effectivement, il y a des ratios qui ont complètement été inversés. Il y a des ratios naturels sur le nombre de naissance de filles et de garçons, il y a toujours eu plus de naissances garçons car ils meurent plus durant l'enfance. Sauf que là, c'est totalement déséquilibré. A l'âge adulte, on se retrouve avec des populations masculines qui manquent de femmes. Le problème, c'est que ça retombe sur les filles. Elles font l'objet de trafic, de viol, de vol. Elles sont usurpées. Il y a des trafiquants dont le boulot est d'aller chercher dans des zones rurales très pauvres des filles. Comme elles sont très pauvres, on leur explique qu'elles vont avoir un travail en ville. Elle le croient et elles les suivent. En Chine par exemple, où l'on manque terriblement de filles, il y en a qui sont enfermées et qui se font violer jusqu'à ce qu'elles mettent au monde un enfant et à ce moment, elles sont relâchées, après avoir enfanté d'un mâle. Dans ces pays là, quand on est en vie, ça veut dire qu'on nous a laissées en vie. La mort, le voeu de mort pèse très lourdement sur toutes ces filles et c'est très très important pour leur non-développement ensuite, pour leur incapacité à dire non, à se révolter, parce que par avance, il y a ce poids qui pèse sur elles.

Les lois ne servent à rien ?

Sur la question des filles, c'est la loi de la famille qui prévaut, c'est valable aussi pour les meurtres dits d'honneur, pour les mariages d'enfants, l'inceste, les mutilations  sexuelles. Sur toutes ces violences, très lourdes, la loi de la famille l'emporte sur la loi nationale. Pour le filiacide, sur cette violence-là plus particulièrement, la loi ne s'applique pas. On tue ces bébés filles comme si c'était des bébés chat. L'humanité entière tue des bébés chat, sauf que là ce ne sont pas des bébés chat, ce sont des être humains. Elles sont retirées de la loi humaine. Elles ne sont pas considérées comme faisant vraiment partie de l'humanité.

Vous évoquez une géographie des violences , quel est votre constat ?

Dominique Sigaud : J'ai choisi de titrer le dernier chapitre de mon livre "Géographie des violences" en me concentrant sur quatre pays : les Etats-Unis, la France, l'Inde et l'Egypte en montrant que les violences s'organisent en fonction des pays. Or, ces quatres pays sont très emblématiques. Les Etats-Unis sont d'une très grande violence à l'égard des filles. C'est peu connu, et c'est vraiment quelque chose que j'ai découvert. On sait qu'il s'agit d'un pays très violent en général, qu'il y a un grand nombre de meurtres etc, mais concernant les violences faites aux filles en particulier sexuelles, cela se sait moins ou pas du tout. Cela montre bien qu'ils ont un terreau interne, pas du tout résolu, très impensé par rapport à ça. je voulais d'autant plus le montrer qu'on va toujours, lorsqu'on veut parler de violence faite aux filles, du côté de l'Afrique ou de l'Asie. Mais pas du tout ! Nous avons de gros gros problèmes en occident parce que le problème est général, c'est un invariant de la société humaine, la violence faite aux filles. Je parle aussi de la France parce que là aussi, j'ai découvert des choses totalement ahurissantes, notamment le fait que 40% des viols et tentatives seraient sur mineures de moins de 15 ans. Il n'y a pas une seule étude nationale sur ce fléau. A l'intérieur duquel il faut y ranger le problème d'inceste, et là non plus, pas une seule étude sur le sujet.

Pourquoi ?

C'est absolument scandaleux. C'est dû à un système de tabou. La violence faite aux filles a une vraie fonction dans l'histoire de la société humaine, c'est un impensé. Cela a toujours été comme ça, voilà. C'est l'angle mort, et il faut bien insister sur le terme. Donc c'est aux filles de porter sur leurs épaules ce tabou. Ce qui est totalement insensé et scandaleux. C'est pourquoi je demande dans le livre la création d'un observatoire de la violence faite aux filles, a minima en France mais aussi ailleurs pour que l'Etat cesse d'avoir la même position que les familles et la société, qui est : "On ne veut pas savoir". Alors que sur le terrain, il y a plein de gens qui savent, que ce soit la police, la justice, les services sociaux, mais personne ne va chercher ce savoir. Il est grand temps d'élaborer les outils de savoir, il faut sortir de ce désir d'ignorance.
Et puis je travaille  en Inde, un pays qui a toutes les mauvaises pratiques de violence contre les filles. J'y suis allée récemment pour parler de mon livre, et j'ai été très impressionnée par la réaction des gens sur place. J'ai vraiment dit les choses, même crument. Tous ont entendu et m'ont demandé ce qu'il fallait faire. J'ai appris notamment que certains de ces filiacides sont commis en public, le bébé fille est tué au milieu du village, et cela au nom de vagues traditions religieuses. Ce qui est monstrueux et qui en dit long sur l'impact sur l'inconscient collectif.

Vous vous êtes aussi interessée à l'Egypte, pourquoi ce pays ?

L'Egypte est très intéressante car très proche de nous. C'est en Egypte qu'est née l'excision. Aujourd'hui, 87% des Egyptiennes sont mutilées sexuellement, et personne ne le sait. Je leur ai demandé pourquoi personne n'en parle, elles m'ont répondu, c'est tabou, personne ne veut que cela se sache. Les femmes elles-mêmes taisent cette chose. C'est aussi un pays qui est proche des monarchies du Golfe. Or ces monarchies sont des pays qui agissent comme des prédateurs sur les filles d'un certain nombre de pays pauvres, dont le Népal, la Mauritanie, le Maroc. Des hommes des pays du Golfe viennent y acheter des filles vierges, jeunes, les violent et les restituent, enceintes ou non, et c'est un tabou. Tout le monde le sait au sein de la communauté internationale, mais personne ne veut surtout en parler. C'est l'impunité la plus totale.

Vous étiez au G7 de Biarritz invitée par des ONG, on peut vous considérer comme une lanceuse d'alerte ?

C'est très compliqué ce que j'amène, car on l'ignore. Moi à mon niveau, ça demande que je sois là pour dire aux gens je vais vous parler de quelque chose que vous pensez savoir mais dont vous ignorez la réalité, ou du moins l'ampleur. J'ai rencontré des gens qui après mon intervention sont venus me voir en me disant, en effet nous ne savions pas. C'est très difficile d'entendre ce que j'ai à dire, je suis censée les accompagner. Je suis le vecteur d'une réalité. Mon livre est très difficile à lire, il y a des jeunes filles qui m'ont raconté avoir vomi en lisant certains passages. On parle d'une atteinte lourde, ancestrale. Je suis malgré tout très optimiste, car je me dis, si on le sait, on peut renverser ça. Il y a aujourd'hui des ONG qui commencent à travailler avec les filles en tant que telles parce qu'elles ont compris qu'une fille, quand on ne la viole pas toutes les nuits, qu'on ne l'inceste pas, qu'on ne la marie pas à 12 ans avec un homme trois fois plus vieux qu'elle, qu'on ne la prostitue pas, elle est comme tout le monde, elle a des désirs d'avenir. Les filles sont bourrées d'une énergie phénoménale qui fait que lorsqu'on travaille avec elles à un avenir, elles sont les premières à s'y mettre. Je voudrais que les entreprises, y compris celles du CAC 40 invitent et intègrent des filles à la façon dont elles vont travailler sur le terrain. Elles sont le monde de demain.

TV 5 Monde


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