Au Nigeria, les vacances "Instagram" pour découvrir le pays

  16 Septembre 2018    Lu: 657
Au Nigeria, les vacances "Instagram" pour découvrir le pays

Faire du tourisme au Nigeria, ça se mérite. Il vous faudra huit heures de bus pour parcourir 250 kilomètres sur une route parsemée de trous et d'obstacles, savoir négocier finement avec des agents de police véreux, et grimper 620 marches dans la chaleur moite des tropiques.

Mais la récompense n'en sera que plus grande: un selfie depuis les collines somptueuses d'Idanre, dans le pays Yoruba, au sud-ouest du Nigeria... avec Chiamaka Obuekwe, l'auto-proclamée "reine des agences de voyage".

"J'ai toujours voulu avoir une photo avec Chiamaka! Après toutes celles qu'on a vues sur sa page...", souffle une participante, alors que l'organisatrice brandit son téléphone pour prendre un selfie du groupe d'une quinzaine de 20-35 ans, habillés de T-shirts aux couleurs vives à l'effigie de l'agence de voyage Social Prefect Tours.

Dans leur dos, les collines s'étendent à perte de vue, au milieu d'arbres hauts de plusieurs dizaines de mètres, pendant qu'un léger brouillard s'échappe d'entre les rochers, dans un décor digne de Jurassic Park.

Chiamaka n'avait jamais pensé à fonder une agence de voyage, mais en postant ses photos de voyage sur son blog, puis sur le réseau social Instagram, ses "followers" lui ont demandé s'ils pouvaient l'accompagner.

Depuis sa création en 2015, Social Prefect Tours est devenu une institution pour la jeunesse active et branchée de Lagos, la capitale économique du Nigeria. Sa page Instagram compte aujourd'hui plus de 40.000 abonnés, qui rêvent de poster leur précieux hashtag aux quatre coins du pays, comme autrefois on plantait un petit drapeau sur la mappemonde du salon.

"C'est l'âge des réseaux sociaux. Si tu ne prends pas de photo, c'est comme si ça n'était jamais arrivé", explique à l'AFP la jeune cheffe d'entreprise, qui a construit ainsi son image de marque. "Ca sert même à rien d'y aller !", plaisante-t-elle.

- Emojis coeur -

Au-delà de collectionner des "likes" et autres émojis coeurs, Internet a surtout permis aux Nigérians de mieux connaître, voire de découvrir leur pays.

Avec une économie presque exclusivement basée sur l'extraction du pétrole, le Nigeria n'a jamais développé son tourisme, même local.

Il ne reste que quelques rares animaux sauvages dans les réserves, les hôtels ne répondent pas aux standards internationaux, les points d'intérêt touristique sont souvent inaccessibles faute d'infrastructures, et des régions entières sont dévastées par la pollution ou les conflits.

Et autant le dire tout de suite: personne ne rêve de venir passer ses vacances au rythme des marées noires sur les plages du Delta du Niger. 

Pourtant le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique (180 millions d'habitants) et grand comme environ deux fois l'Espagne, recèle de véritables trésors cachés. Et sa jeunesse branchée est pour la première fois bien décidée à les découvrir.

"Les montagnes d'Ogudu, à la frontière avec le Cameroun, sont d'une beauté à couper le souffle", confie, enthousiaste, Lola Daniyan. A 28 ans, la jeune femme est à la tête de Unravelling Nigeria, l'une de ces agences de voyage qui explosent sur les réseaux sociaux.

En postant leurs photos, les participants aux excursions rattrapent trente ans d'absence des Offices du Tourisme. 

L'idée de fonder une agence de voyage est venue à Lola Daniyan lors d'un voyage en famille à Londres, où elle a vu des centaines de personnes se ruer devant le palais de Buckingham.

"Je me suis dit que nous avions aussi beaucoup de palais royaux au Nigeria, mais que nous n'en connaissions quasiment aucun", raconte-t-elle à l'AFP.

"On pense toujours qu'il n'y a que trois ethnies au Nigeria, igbo, yorouba et haoussa", alors qu'il y en a plus de 500, "en fait on ne connait pas", poursuit la jeune femme. "On ne sait rien du Nord, on ne sait pas comment ils vivent. Voyager, ça casse les stéréotypes".

Le pays, pure création de l'empire colonial britannique, est fracturé entre un Nord haoussa musulman traditionaliste, et un Sud à majorité chrétienne, plus dynamique économiquement, chacun des côtés regardant l'autre avec suspicion. Ou, dans le meilleur des cas, avec mépris ou indifférence. 

- "Soif de découvertes" -

C'est en partant du même constat que Georgina Duke et Emeka Okocha ont décidé de partir à la découverte de leur pays, après avoir passé une grande partie de leur enfance et de leurs études à l'étranger.

Ils ont pris la route, n'écoutant personne d'autre qu'eux-mêmes et leur instinct, et ont fondé Nothing to Do Go ("Rien à faire? Vas-y"), une plate-forme Instagram qui recense les excursions en groupe à travers le pays et donne des conseils pour les aventuriers solitaires.

"Nous sommes Nigérians, c'est chez nous. Nous voulons que ce territoire nous appartienne et voyager, c'est une manière de combattre les fractures sociales", explique Emeka Okocha, jeune entrepreneur de 32 ans.

Meilleurs amis au départ, ils se sont associés et ont commencé par apprivoiser leur ville: Lagos, en 2014. "C'était un peu comme explorer notre jardin", sourit Georgina, 30 ans.

Puis, dès 2015, animés par la curiosité et la "soif de découvertes", ils partent en voyage au nord à Kaduna, à l'ouest vers Lomé au Togo, ou à l'est à Enugu.

"Un jour, on était dans l'Etat d'Anambra (sud-est) pour un mariage et on a vu des photos des grottes d'Ohum. Ca avait l'air génial", se rappelle Emeka.

"Mais quand on est arrivés sur place, il n'y avait pas de guide pour nous y conduire. Des gens de la localité nous ont dit qu'il aurait fallu prévenir 24 heures avant d'arriver", rit-il. "Mais en contactant quel numéro ?!"

Malheureusement, tout ne se trouve pas encore sur Instagram... 

AFP


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