Un expert français commente les récents événements au Kazakhstan

  12 Janvier 2022    Lu: 1199
 Un expert français commente les récents événements au Kazakhstan

Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) a partagé avec AzVision son point de vue sur les récents événements au Kazakhstan.

Comme en Géorgie, en 2008, en Ukraine en 2014, en Arménie en 2018, et plus encore au Kirghizistan en 2005 et 2010, les « Révolutions colorées »   sont venues, en Asie Centrale, sur les pourtours de la Mer Noire et dans le Caucase du Sud, perturber, et dans certains cas, faire vaciller les pouvoirs en place, le plus souvent résultant de la continuité - jusqu’ici incontestée - des leaderships des ex-Républiques fédérées soviétiques, devenues indépendantes à l’automne-hiver 1991.

Cette fois-ci, la réponse de Moscou aura été fulgurante et déterminante, et ce, à travers la mise en application - pour la première fois - de l’article 4 de la Charte sous-tendant la création de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) le 7 octobre 2002, à Chisinau, en Moldavie. Contrairement, en effet, aux troubles d'avril 2010, à Bichkek, qui firent vaciller le régime du président Kourmanbek Bakiev, le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev n’a pas hésité à appeler à la rescousse ses alliés arméniens, tadjiks, kirghizes, biélorusses et surtout russes. C’est ainsi, avant tout, grâce aux 3000 soldats russes, 500 biélorusses, 200 tadjiks, 150 kirghizes et 70 arméniens, que le président Kazakhstanais a pu rétablir l’ordre.

Le mouvement de contestation qui est parti, le 4 janvier, de la région occidentale du pays, riveraine de la mer Caspienne, riche en hydrocarbures, du Mangusitaou, notamment dans la commune de  Zhanaözen, semble résulter de la concomitance du doublement du prix du gaz de pétrole liquéfié (GPL) - prosaïquement des bonbonnes de gaz dont la population a besoin pour se chauffer et pour faire fonctionner leurs véhicules -, ainsi que celle des produits alimentaires et du carburant.

Ce n’est, certes, pas la première fois que des manifestations contre la cherté de la vie, et la dévalorisation des salaires se soient exprimées dans les rues des principales villes du Pays, notamment Nur-Sultan et Almaty, ou encore Zhanaözen, comme en 2011. Néanmoins, la violence de la colère des Kazakhstanais a atteint, ces dernières semaines, un paroxysme, notamment à Almaty - ancienne capitale, plus peuplée que la capitale Nursultan -  et où la population en colère s’en est pris violemment aux symboles de l’Etat, en premier lieu desquels les statues et effigies de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, qui a été démis de ses fonctions, notamment de celles de président du Conseil de Sécurité, sans que cela ne suffise à calmer les manifestations.

Sans y voir une des causes de ce revirement brutal, inédit et encore non expliquée, du Gouvernement de l’ancien Premier ministre, Askar Mamine - lui aussi démis de ces fonctions - c’est bel et bien la réduction des subventions gouvernementales sur le gaz naturel liquéfié (GNL), associée à la fragilisation du système monétaire en lien avec l’industrie minière en cryptomonnaies qui aura aussi été un facteur déclencheur.

Pour rappel, le Kazakhstan est devenu le 2eme pays minier de Bitcoin dans le monde et c’est là que l’on y compte 1 mineur sur cinq dans le monde ! Nul étonnement, dès lors, que l’éventualité d’un crash mondial de la crypto-monnaie soit désormais évoqué, comme conséquence collatérale.

Il en va de même avec la volatilité des prix des principales ressources qui fondent l’économie du pays, au premier lieu desquels, l’Uranium dont le pays possède la seconde plus grande réserve (12%) derrière l'Australie, le phosphore (71% des réserves mondiales), le carbone, dont le Kazakhstan est le 8ème pays producteur, ou encore le pétrole, faisant du pays d’Asie centrale, le 13 pays producteur.

Tous ces phénomènes et dynamiques confirment, ainsi, que les ferments révolutionnaires étaient rassemblés, eu égard aux doléances traditionnelles d’exclusion sociale et économique d’une majorité des Kazakhstanais au profit d’une « nomenklatura », perçue comme corrompue et népotique.

Il est sans doute ainsi un peu tôt pour tirer des conclusions hâtives sur les responsabilités des ces heurts, contrairement à l’affirmation officielle - pas étayée jusqu’à présent - d’une action extérieure, voire d’une corrélation avec le terrorisme international. Quoique la concomitance du limogeage des personnalités clés de l’ancien régime du président Noursoultan Nazarbaïev, à l’instar de son neveu, Samat Abish ou du chef du Comité de sécurité nationale (KNB), Karim Massimov, et de celui qui faisait office, il y a encore quelques jours de président du Conseil de Sécurité du pays, à savoir l’ancien président, pourrait laisser à penser que la théorie d’une tentative de coup d’état profitant de ces heurts soit toutefois possible.

Par ailleurs, cette irruption de colère populaire accompagne un ré-ancrage du Kazakhstan dans la sphère d’influence russe, après quelques ouvertures économiques vers plusieurs pays occidentaux (Grande-Bretagne, Italie, Allemagne et USA). Il en va de même avec la tentative de re-positionnement diplomatique en direction d’Ankara, caractérisé par la participation de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev à la dernière réunion de l’Organisation des Etats Turcophones (autrefois appelé Conseil turcique), le 12 novembre dernier, à Istanbul, réunissant le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev ; Kirghize, Sadyr Japarov ; ouzbek, Shavkat Mirziyoyev; turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov, ainsi que du premier ministre hongrois, Viktor Orban, à l’invitation du président turc, Recep Tayyip Erdogan.

La Chine est, quant à elle, particulièrement inquiète de ce re-positionnement sécuritaire en direction de Moscou. Les deux pays partagent 1533 km de frontière commune. C’est à Astana (rebaptisé Nursultan en mars 2019) qu’avait été porté sur les fonts baptismaux le projet des « nouvelles routes de la soie », en novembre 2013. La stabilité du Kazakhstan impacte ainsi directement sur celle de la province chinoise du Xinjiang, où Pékin « administre » la province, majoritairement peuplée des ouïgours et kazakhs musulmans, avec un « gant de fer ».

Les récents événements qui se sont déroulés au Kazakhstan viennent aussi démontrer la volonté ostentatoire de Moscou de « verrouiller » ce qu’elle n’a eu de cesse de définir comme son « étranger proche », d’une part, tout en témoignant d’un nouveau jeu de puissance entre Turquie, Chine et pays occidentaux...

Le risque d’un scénario similaire chez certains voisins du Kazakhstan, comme l’Ouzbékistan ou même la Russie demeure un sujet de préoccupation pour les responsables politiques de ces pays…


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