Chef de la diplomatie azerbaïdjanaise : «Notre conflit avec l’Arménie n’est pas religieux»

  25 Novembre 2020    Lu: 334
 Chef de la diplomatie azerbaïdjanaise : «Notre conflit avec l’Arménie n’est pas religieux»

Le chef de la diplomatie azerbaïdjanaise, Djeyhoun Baïramov a accordé une interview au magazine français « Le Point ».

Azvision présente le texte intégral de cette interview :

- À la suite du cessez-le-feu, allez-vous conclure un accord de paix avec la partie arménienne ?

- Du temps sera nécessaire pour la mise en œuvre de la déclaration tripartite du 9 novembre qui est fondée sur les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. Elle prévoit non seulement un cessez-le-feu mais aussi une série d'étapes importantes devant conduire à la paix. L'élément clé est le retrait des forces armées arméniennes d'ici au 1er décembre des trois districts d'Azerbaïdjan qu'elles occupent toujours. La mise en œuvre de cette exigence permettra de mesurer l'engagement arménien dans le processus de paix. Guérir les blessures résultant de décennies de guerres ne sera pas facile et prendra du temps. L'essentiel est que des mesures soient décidées pour cesser toutes les hostilités et établir la paix dans la région. Nous voulons régler ce conflit par des moyens pacifiques. Ce n'est qu'en mettant fin à l'occupation des territoires azerbaïdjanais, conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, et en assurant le retour des réfugiés azerbaïdjanais dans leurs foyers, que la paix et la sécurité pourront être établies durablement dans notre région.

- Les militaires russes sont-ils la meilleure garantie du cessez-le-feu ?

- Depuis le début de la contre-offensive azerbaïdjanaise le 27 septembre, un cessez-le-feu a été convenu à trois reprises entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan ; chaque fois, il a été violé par l'Arménie. Il était donc clair que des forces étaient nécessaires pour le maintenir. Le contingent russe de maintien de la paix est venu sur le territoire azerbaïdjanais souverain à l'invitation de l'Azerbaïdjan et en application de la déclaration tripartite. La Russie est le seul coprésident du Groupe de Minsk à avoir une frontière avec le Caucase du Sud ; elle est donc directement intéressée à la paix et à la stabilité dans la région. À la lumière des relations qu'elle entretient à la fois avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan, elle peut assurément jouer un rôle crucial pour garantir l'application de l'accord, qui a été également signé par le président russe.

- Le Groupe de Minsk est-il devenu inutile dès lors que ses deux coprésidents occidentaux, la France et les États-Unis, n'ont pas été associés à l'accord de cessez-le-feu ?

- Je ne dirais pas que le Groupe de Minsk n'est plus utile. En revanche, ce qui est, à notre avis, inefficace, c'est d'adresser des messages identiques à l'Arménie et à l'Azerbaïdjan, au nom d'une approche prétendument balancée. Il n'y a pas d'équilibre possible entre l'agresseur et la victime de l'agression, entre la puissance occupante et le pays dont des territoires sont occupés, entre le réfugié et l'envahisseur qui a expulsé celui-ci de son foyer. Nous respectons les efforts des médiateurs internationaux pour trouver une solution diplomatique au conflit. Cependant, l'expérience prouve qu'en l'absence de pression exercée sur l'Arménie pour retirer ses forces des territoires azerbaïdjanais occupés, ce pays ne sera pas disposé à répondre aux exigences de la communauté internationale.

La neutralité est une condition fondamentale pour être médiateur. Malheureusement, les récentes déclarations des autorités françaises étaient partiales et biaisées. Nous pouvons comprendre que la présence d'une diaspora arménienne en France soit un facteur important à prendre en compte, mais quand il s'agit de définir la position officielle d'un État, celle-ci devrait être solidement assise sur les normes et les principes du droit international et sur les principes découlant de la responsabilité étatique. A fortiori lorsque l'État en question détient un mandat de médiateur.

- Que peut faire la France pour promouvoir un accord de paix ?

- Nous n'attendons rien d'autre que le strict respect du droit international. Cela passe par la mise en œuvre des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité de l'ONU, que la France a votées en 1993, par la garantie de l'inviolabilité des frontières d'État internationalement reconnues, et par la restauration des droits fondamentaux des personnes déplacées.

- L'aide de la Turquie à l'Azerbaïdjan, comprenant notamment des drones et des mercenaires syriens, a joué un rôle majeur durant cette guerre. La régionalisation du conflit ne complique-t-elle pas la recherche d'une solution durable ?

- Ce qui a renforcé l'armée azerbaïdjanaise, c'est la mobilité de nos forces, la technologie des drones et l'approche moderne que nous avons suivie. Notre pays a coopéré avec succès en matière de défense avec un certain nombre de pays, dont la Turquie. Celle-ci a toujours soutenu notre position juste. L'Azerbaïdjan est opposé à la régionalisation du conflit et aux tentatives de l'Arménie d'impliquer des pays tiers. En ce qui concerne cette histoire de mercenaires syriens, nous avons répété à plusieurs reprises, et notre président l'a confirmé, qu'il s'agit là d'un cas patent de désinformation répandue par certains pays. Pas un seul élément de preuve n'a été apporté par ceux qui ont répandu ces rumeurs. Contrairement à l'Arménie, qui souffre depuis des années d'une grave crise démographique handicapant sa capacité à déployer des forces armées, l'Azerbaïdjan a une armée bien pourvue, professionnelle et forte. Nous n'avons aucun besoin de forces extérieures ou de groupes d'irréguliers pour protéger l'intégrité de notre territoire.

- Que vont devenir les sites chrétiens qui sont désormais sous votre contrôle, notamment le monastère de Davidank ?

- Tous les monuments historiques religieux des territoires libérés seront protégés par l'État. L'Azerbaïdjan est un pays multiethnique qui nourrit de longue date des traditions de tolérance et de respect envers les différentes cultures et religions. La nombreuse communauté chrétienne de notre pays fait partie intégrante de notre société. Elle y joue un rôle actif. Ses églises, ses lieux de prière et ses monuments sont totalement protégés par l'État azerbaïdjanais. Ce n'est pas un hasard si, lors de sa visite à Bakou en 2016, le pape François a cité notre pays comme un modèle de tolérance religieuse. L'Azerbaïdjan protège l'héritage chrétien non seulement à l'intérieur de ses frontières mais aussi à l'étranger ; par exemple en France, la Fondation Heydar Aliyev a contribué à financer, dans le département de l'Orne, la restauration de sept églises datant du Xe au XIIe siècle.

- La guerre des dernières semaines a-t-elle été l'épisode d'un conflit religieux opposant chrétiens et musulmans ?

- Le conflit qui oppose l'Arménie à l'Azerbaïdjan n'est pas religieux et ne l'a jamais été. C'est un conflit entre États, qui a commencé par des revendications territoriales arméniennes sur notre territoire. Les tentatives de le travestir en conflit religieux sont vouées à l'échec puisque l'Azerbaïdjan est un pays où les fidèles de différentes religions ont vécu en paix pendant des siècles.

Pourquoi les forces azerbaïdjanaises ont-elles bombardé des bâtiments civils, y compris des églises, comme celle de Choucha, et des écoles ?

Les opérations de contre-offensive des forces azerbaïdjanaises ont été menées en conformité avec la loi humanitaire internationale. Ni les populations ni les infrastructures civiles comme des écoles ou hôpitaux n'ont été visées. L'armée azerbaïdjanaise s'est bornée à riposter contre des cibles militaires légitimes. Le problème est que la partie arménienne a utilisé de tels bâtiments civils comme boucliers ; la photo d'officiers arméniens se concertant dans une école maternelle de Khankendi (Stepanakert, NDLR) a été très discutée sur les réseaux sociaux. En ce qui concerne l'église que vous évoquez, notre président a dit qu'il s'agissait soit d'une erreur, soit d'une provocation arménienne délibérée. Une enquête est en cours. Permettez-moi cependant de souligner que si notre objectif était de détruire des églises, nous ne restaurerions pas l'église arménienne du centre-ville de Bakou, où sont conservés précautionneusement des milliers de livres arméniens.

- L'Azerbaïdjan est-il prêt à reconnaître à l'avenir une forme de souveraineté arménienne sur le Haut-Karabakh, région historiquement peuplée d'Arméniens ?

- Le Haut-Karabakh fait historiquement partie de l'Azerbaïdjan. Des Arméniens s'y sont établis en nombre au début du XIXe siècle, après les traités de Golestan de 1813 et de Turkmantchaï de 1828 (traités entre la Perse et la Russie, NDLR). C'est un fait que les Arméniens y constituaient la majorité de la population pendant la période soviétique. Rappelons cependant que les Azerbaïdjanais qui y vivaient, ainsi que ceux qui habitaient les 7 régions azerbaïdjanaises l'entourant, ont été victimes des nettoyages ethniques mis en œuvre par l'Arménie à la suite de l'occupation au début des années 1990. Les droits de ces personnes ont été gravement violés pendant des décennies. La souveraineté de l'Arménie peut s'exercer sur le territoire de la République d'Arménie, pas sur le sol azerbaïdjanais. La question du statut du Haut-Karabakh n'est pas abordée par la déclaration tripartite du 9 novembre. L'Azerbaïdjan a indiqué à maintes reprises que les deux communautés du Haut-Karabakh pouvaient coexister en paix et en sécurité dans le cadre de l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan.

- Comment le gouvernement azerbaïdjanais peut-il garantir une telle coexistence pacifique aux Arméniens du Haut-Karabakh ?

- La Constitution de l'Azerbaïdjan garantit à chaque citoyen des droits égaux et protège ses libertés, indépendamment de son origine ethnique, de sa foi ou de ses convictions politiques. L'Azerbaïdjan est un membre responsable de la communauté internationale. Il appartient à de nombreuses organisations internationales et adhère à des traités et des conventions qui protègent les droits fondamentaux, les libertés individuelles ainsi que l'héritage culturel et religieux. L'avenir du Haut-Karabakh sera déterminé par son développement économique, culturel et humain. Notre président a annoncé qu'un plan directeur allait être mis au point pour réhabiliter et reconstruire les régions qui ne sont plus occupées. L'Azerbaïdjan est prêt à assurer la coexistence des communautés azerbaïdjanaises et arméniennes au Haut-Karabakh sur fond de paix, de sécurité et de respect mutuel.

- Pourquoi le président Aliev a-t-il tenu des propos incendiaires après l'annonce du cessez-le-feu, affirmant que les Arméniens avaient été chassés « comme des chiens » ?

- Cette déclaration ne visait pas le peuple arménien. Le président Aliev a clairement dit qu'il parlait de la direction politico-militaire arménienne, de ceux qui occupaient illégalement nos territoires et ont commis des crimes de guerre contre les civils, de ceux qui ont donné l'ordre d'attaquer des civils innocents à Ganja, Barda ou d'autres localités azerbaïdjanaises. Ceux qui ont commis des crimes de guerre doivent évidemment répondre de leurs actes.


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